Le système Marshall

Les médias institutionnels sont ainsi faits. Il suffit qu’une personne accouche d’une expression pour qu’elle soit reprise en boucle et cité jusqu’à satiété. Parmi ses codes de pensée figure en bonne place le désormais ”système NBA”. Je ne sais pas quel journaliste a pu lancer une telle sottise, mais quoi qu’il en soit, ce terme générique fait désormais partie intégrante du vocabulaire des professionnels de l’information quand il s’agit d’évoquer le statut des ligues professionnelles US, pourtant, un simple travail de recherche suffit à tordre le cou à cette maxime.

Source Wikipédia: La National Basketball League, fondée en 1898 et dissoute en 1904, est le précurseur des nombreuses ligues professionnelles créées aux États-Unis et dans le reste du monde tout au long du siècle. Hormis la Eastern Basket Ball League, fondée en 1909, les principales ligues professionnelles sont créées au début des années 1920 : la Metropolitan Basketball League (1921) et l’American Basketball League (1925).

La Basketball Association of America (BAA) est fondée le 6 juin 1946 à l’hôtel Commodore, à New York par les propriétaires des arènes de sport du Nord-Est et du Middle West des États-Unis. Maurice Podoloff est nommé président. Le premier match disputé en BAA oppose le 1er novembre 1946 les Huskies de Toronto aux Knickerbockers de New York4. La simple lecture des faits nous éclaire sur un point central. On constate que le Basketball a mis beaucoup de temps à se structurer. Les autres ligues, la NHL, la NFL et la MLB sont bien plus anciennes que la NBA. On entend par ligue US, le concept de ligue fermée, certes, mais la question est de savoir à quel moment cette nécessité de ligue fermée est devenue incontournable ?

Il n’existe aucun document qui promulgue l’idée de ligue fermée, elles n’ont jamais existé, du fait de la difficulté des promoteurs à réunir un plateau d’équipes faisant le nombre pour produire une compétition digne de ce nom. Les équipes qui faisaient faillite étaient aussi nombreuses que celle qui intégrait une structure existante sans parler des ligues qui faisaient faillite à leur tour dû au manque de candidat.

Le baseball qui devient rapidement le jeu de prédilection des Américains dès la fin du XIX siècle, regorge de ligue qui se font concurrence, la Western League se détache de ses concurrentes, elle est rebaptisée American League et accepte que l’équipe championne défie le champion d’une autre ligue, la National League, c’est la naissance des World-Séries et plus tard de la MLB, la Major League de Baseball.

Les dirigeants des franchises se mettent d’accord pour pérenniser la MLB, ils refusent par souci de  faire des économies d’étendre leur ligue sur tout le territoire des États-Unis. Il concentre les activités de la MLB uniquement dans le nord-est du pays, la partie industrialisée du territoire Nord-Américain. La MLB est une réussite au bout de quelques années, mais au lieu de se développer, elle reste figée. La NHL suit le même chemin ainsi que la NFL crée en 1923, mais ses deux ligues ne sont pas épargnées par les difficultés, car certaines franchises font faillite.

L’homme fort de la NFL

1933, un homme d’affaires George Preston Marshall investit dans une équipe de football. Les dirigeants de la NFL éprouvent des problèmes à réunir un plateau suffisamment correct pour ne pas refuser l’offre de Marshall. Marshall installe son équipe à Boston. Il baptise sa formation du nom de Redskins. Mécontent des conditions rencontrées à Boston, il déménage deux années plus tard et s’installe dans la capitale fédérale du pays, Washington.

Marshall est un bon commerçant, au sortir de la guerre, il reprend la blanchisserie de son père. Un matin, il se rend à une agence de publicité pour passer une réclame dans un journal. L’agence lui propose un dessin que Marshall rejette. Il prend son crayon et griffonne une phrase, il en résulte une page blanche avec la mention, « Cet espace a été nettoyé par Palace Laundry ».

Marshall prend rapidement les commandes de la jeune et fragile NFL avec l’assentiment de la famille Marra propriétaire des New York Giants de George Halas des Chicago Bears, d’Art Rooney des Pittsburgh Steelers  et de Curly Lambeau des Green Bay Packers. Marshall fourmille d’idées, il intronise la notion de spectacle durant ses rencontres, chanson, animation en tout genre durant la mi-temps d’une rencontre. Marshall est un assembleur, il incorpore les Cheerleaders jusqu’à la cantonnée dans les universités, il modifie aussi les règles du jeu trop codifié et planche sur un nouveau cadre juridique de la NFL, il innove aussi en matière de jeu, il encourage ses joueurs à décloisonner le jeu, le quaterback Sammy Baugh impose la passe.

Tête pensante de la NFL, Marshall crée deux divisions avec un ensemble de cinq équipes en moyenne. Avec l’introduction de la télévision dans les foyers Américains, Marshall est le premier à utiliser le petit écran pour vendre son équipe. Ce nouvel outil mésestimé par ses adversaires va peu à peu porter Marshall et son équipe vers les sommets en matière de popularité, enfin, il conseille ses adversaires à ne pas dépenser certaines sommes en matière de salaires, il installe l’idée du Salary Cap.

Conflit

Au rayon négatif, Marshall n’est pas en reste. Vindicatif, fort en gueule, il est connu pour sa pingrerie légendaire. Les Skins malgré de très bons résultats durant les années trente et quarante plongent peu après. Marshall octroie le strict minimum aux joueurs qui évoluent pour son équipe.  Durant les années quarante et cinquante Marshall subit quelques remontrances au sujet de son refus d’incorporées dans son équipe des joueurs afro-américains ou d’autres ethnies.

Franklin Delanoe Roosevelt reçoit George Marshall dans le bureau Ovale

Marshall est un habitué du bureau ovale et de la maison blanche, il ne tient pas compte des remarques des présidents Truman et Eisenhower, puis cela tourne au bras de fer avec l’administration Kennedy. Le ministre de l’Intérieur Robert F Kennedy et le secrétaire d’État Stewart Udall, menace Marshall de remettre en cause le bail de trente années que les Redskins ont signé pour utiliser le tout nouveau stade de la ville de Washington après avoir délaissé le vénérable Griffith Stadium.  

« Nous allons commencer à signer des nègres, lorsque les Harlem Globetrotters commenceront à signer des blancs ».

Marshall avait le sens des formules, mais après une longue résistance, il cède à cause d’une certaine hostilité grandissante envers sa personne et son équipe. Un deuxième fait s’avère décisif. Le jeune Clint Murchison Jr créateur de la franchise des Dallas Cowboys dont Marshall ne voulait pas dans le cadre des franchises d’expansion en 1960, précipite sa décision.

George Preston Marshall comprend que Dallas va devenir l’équipe phare du Middle West et ainsi récupérer un nombre important de futurs supporteurs, Marshall était persuadé que l’incorporation de joueurs afro-américains dans son équipe ferait fuir les fans des Skins. C’est un fait peu connu, mais c’est l’élément clé qui fait changer Marshall dans sa politique ségrégationniste bien que l’homme était considéré comme raciste.

Le businessman qui était en avance sur ses contemporains avait été rattrapé par le temps au point d’être dépassé, les différentes populations, quelles que soient leurs origines sociales et ethniques avaient accès au produit de consommation, l’Amérique avançait, mais Marshall était resté bloquer dans le passé.

Héritage Marshall

Le monde du sport US doit en presque totalité les règles qui structure les ligues US à George Preston Marshall, homme d’action et créatif, mais son génie a été recouvert par un épais manteau du à sa volonté d’avoir entretenu la ségrégation dans son équipe, là où ses adversaires avaient abandonné cette pratique depuis plus d’une dizaine d’années.

De nos jours, les ligues US sont fermées à toute sorte d’innovation, rien ne dépasse, tout est codifié à l’extrême. Seul la NFL, à l’exception de la finale du Super Bowl, offre un panorama axé sur une certaine diversité culturelle, les franchises de Green Bay et Dallas en sont le meilleur exemple. Marshall bien que rétrograde à par son action engendrer une diversité culturelle qui n’existe que dans le football US. C’est le paradoxe de l’histoire…


Yves Alvarez

8 Comments

  1. Merci pour ces précisions.

    Mais je crois qu’un dirigeant de l’une de ces franchises avait déclaré il y a quelques temps ( années ?) que le sport US était un « divertissement industriel sportif » ou un truc du genre. Pour lui la pérennité du système passait avant tout par la fabrication de mythes ( sportifs) mais également d’un marketing outrancier : le tout devait créer une sorte de « théâtre industriel de la performance sportive au profit du business » . Je n’ai plus le nom en tête de ce dirigeant ( ni même sa déclaration exacte mais c’était dans ces eaux là).

    Pour être honnête le sport US dans son ensemble ne me passionne pas tout me semble artificiel ( ce n’est pas forcément mieux au football ou ailleurs). Quelque chose me gène ( peut-être des préjugés) .Ou bien c’est l’accélération de la logique industrielle qui me coupe un peu de ce (nouveau) monde.

  2. Cosmo ? L’ensemble des patrons de la NFL ou de la NBA pourraient tenir ce discours…
    Sport US…….il y a un aspect séduisant dans les ligues US, l’abcense de pouvoir de népotisme, exepté au baseball avec les New York Yankees et encore c’est tres anciens, la MLB a fini par se rapprocher des autres ligues.
    Maintenant, il y a un aspect problématique, le besoin de performance, battre les records, et donc le dopage fait des ravages.
    Il existe de multiples record dans le baseball, certain date de 50 ans voir un siècle, les dirigeants de la MLB et les sociétés qui financent à travers la publicité la MLB n’en font pas toute une histoire, les US c’est divers, aucun doute…

    PS, aie aie…..basket aussi avec les Boston Celtics, mais c’est très ancien…

  3. Les « marques » américaines sportives sont quand même les plus effrayantes : LeBron James est un cobaye de laboratoire ça en devient même inquiétant. Comme Jordan ( personnage qui me paraissait sympathique et puis en grattant un peu… cela dit j’ai rien contre lui mais bon voilà…) un bébé Nike : élevé au biberon du marketing assez jeune… Sans oublier les stars steroidées du baseball…

    Par contre les américains ont le mérite de balancer certains scandales ( pour se donner bonne conscience surement) ce qui n’arrive jamais pour le sport roi. Et puis les dirigeants ont une certaine « honnêteté » en déclarant qu’ils font du show sportif et du business…

    Récemment il y a eu un film moyen traitant d’un noir qui n’avait pas eu la chance de jouer pro dans l’univers du baseball ( Fences de et avec Denzel Washington) qui évoquait de manière fictionnelle le triste sort d’un génie de son sport devenu aigri… Marshall semblait être un dur à cuire dans le genre. Finalement on ne sait pas si c’est le marché qui a imposé le progrès social ( ici difficile d’y voir une propagande politique ça reste de la ségrégation raciale..) ou bien l’horreur de la situation qui a rebuté les dirigeants.

    Quoi qu’il en soit le sport US doit être analysé dans son ensemble : comprendre cette spécificité américaine c’est comprendre l’avenir du sport pro…

  4. Le baseball n’est pas tout à fait organiser de la même manière que les autres disciplines.
    Les joueurs viennent de l’université, mais aussi des ligues mineures. Il y a plusieurs ligues de ce type aux US dont la PCL en Californie, presque aussi ancienne que la MLB…

  5. Yves : Je reviens sur cet article qui m’a fait découvrir un personnage du Sport US. Pour le coup j’ai besoin de toi. J’ai un vu un film Disney ( Les Chemins de Triomphe / Glory Road en VO) Je ne vais pas discuter de la qualité du film mais l’intérêt est ailleurs. Que penses-tu de l’aventure de Dan Haskins en Ncaa ? Ton avis serait extrêmement intéressant et sans doute plus nuancé .

    Je ne connais pas beaucoup ces histoires mais le film m’a fait découvrir le personnage. Visiblement l’entraineur a choisi les joueurs noirs pour gagner car l’équipe n’était pas très bonne. Le « mécène » n’en voulait pas. Bref ( à moins d’en faire un article ce qui serait un plus mais je ne t’impose rien c’est toi qui décide) cela pourrait faire écho à ton article une sorte de prolongation.

    C’est un sujet très intéressant que tu abordes car le mécène de l’histoire a été plus qu’opportuniste : d’abord réticent et raciste ( sans doute l’est-il resté) il s’est rendu compte que ces « basanés » lui ont fait gagner beaucoup d’argent…

    Un certain Adolph Rupp ( ça ne s’invente pas…) aurait également été impressionné mais encore une fois si t’as d’autres infos je prends.

    Finalement c’est un sujet très pertinent. Plus globalement le champs des stéréotypes raciaux dans le sport est aussi à explorer.

    • D’ailleurs le film n’est pas sorti en France… Pas de page Wiki en français de cet entraineur également …

      Mine de rien parfois l’industrie du bon sentiment peut nous balancer de manière involontaire une analyse ( parfois superficielle) des mœurs américaines…

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