Alain Gerbault

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« Pendant la traversée, il me raconta d’une voix douce qu’adolescent,il avait joué au football avec Alain Gerbault. »
Patrick Modiano, Rue des Boutiques Obscures.

Vaitape, à Bora Bora. Face à la mer, au milieu des motos et des pick-ups, une stèle est entourée par une chaînette. Sans doute pour qu’on ne se gare pas devant, puisque personne ne la remarque. Tout le monde semble l’avoir oubliée. En s’approchant on peut y lire : « ALAIN GERBAULT 1893-1941. Seul sur le Firecrest a fait le tour du monde 25 avril 1923-26 juillet 1929. »

Qui est donc Alain Gerbault ?

De Laval à Cannes : itinéraire d’un enfant gâté ?
Alain Gerbault naît le 17 novembre 1893 dans une riche famille d’industriels lavallois de tendance orléaniste. Enfant et adolescent, il fréquente des établissements d’enseignement catholiques, passe les étés dans la propriété familiale de Dinard où il participe à des croisières vers les îles Chausey et Saint-Malo, joue au tennis. Inscrit à Ponts et Chaussées pour la rentrée 1914, le déclenchement du conflit pendant l’été le conduit à s’engager volontairement dans l’armée. Admis dans l’aviation, il se révèle un excellent pilote de chasse. Le lendemain de l’armistice, il confie dans une lettre : « Je ne pourrais jamais avoir une existence sédentaire après avoir connu les émotions inoubliables de la chasse aérienne. » Il abandonne donc rapidement les études pour se consacrer au tennis. Son principal fait de gloire comme joueur de tennis est de participer à la finale du double messieurs des championnats du monde sur terre battue organisés à Saint-Cloud en 1921. Mais il sait que, au contraire de ses amis Jean Borotra et Suzanne Lenglen, il ne deviendra jamais un grand joueur de tennis car il est trop limité techniquement.

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Fidèle à la pensée de Spengler, convaincu de l’échec de la civilisation occidentale, de son déclin et de sa disparition prochaine, préférant la solitude au nombre, le silence au bruit, la contemplation et la lenteur du voyage en voilier au tumulte et à la vitesse du voyage en automobile, lisant Joseph Conrad, Jack London, Herman Melville et Robert Louis Stevenson, fréquentant Ella Maillart, Gerbault rêve de voyager en mer et fait donc l’acquisition de Firecrest en 1922. Firecrest est un cotre anglais construit en 1892, long de 11 mètres et tirant 1,80 ou 1,90 mètres d’eau.
C’est avec ce navire qu’il quitte Cannes le 25 avril 1923 pour une traversée en solitaire de l’Atlantique Nord.

De Cannes à Paris : sur les traces de Magellan ?
A son arrivée à New York, 142 jours après son départ de Cannes et 101 jours après avoir quitté Gibraltar, il devient immédiatement une star, le président de la République lui décernant la Légion d’honneur. Il publie le récit de ses aventures d’abord aux Etats-Unis puis en France : c’est un important succès de librairie.
Mais Gerbault ne songe qu’à repartir seul pour fuir la civilisation occidentale : « Je pensais sans cesse à mes jours heureux sur l’océan, à peine arrivé, je ne songeais qu’à repartir. »
Ainsi, en août 1924, après des travaux de réparation de Firecrest, il quitte New York pour poursuivre son tour du monde. Il accoste d’abord aux Bermudes puis franchit le canal de Panama. Après les Galapagos, il atteint les îles de la Polynésie où il reste deux ans, de 1925 à 1927 : Mangareva, les Marquises, les Tuamotu, Tahiti, Bora Bora, les Samoa, les Wallis, les Fidji, les Nouvelles-Hébrides.
Aux Marquises, il découvre une population dans un état physique et psychologique alarmant et y apprend le surf. A Tahiti, il rencontre la reine Marau. Aux Wallis, il apprend le football aux habitants et gagne leur confiance. Dans une lettre du 1er avril 1926, il confie : « J’ai été heureux aux Marquises et aux Tuamotu comme je ne peux l’être ailleurs, et je ne peux comprendre la vie loin de la Polynésie. »
Après avoir quitté la Polynésie, il poursuit son tour du monde par la Nouvelle-Guinée, le Timor, la Réunion, Durban, Le Cap, les îles atlantiques de Sainte-Hélène, de l’Ascension, du Cap-Vert et des Açores. Il termine son périple au Havre le 26 juillet 1929, accueilli par une foule nombreuse.

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Le lendemain de son arrivée, il assiste au double de la finale de la Coupe Davis entre les Etats-Unis et la France. Son arrivée provoque l’interruption du match. Les quinze mille spectateurs du stade Roland-Garros se lèvent et l’applaudissent. Henri Cochet et Jean Borotra quittent le terrain, montent en tribune pour le féliciter. La Marseillaise démarre. Quelques jours après, la croix d’officier de la Légion d’honneur lui est officiellement remise. Mais, lassé des mondanités, de la récupération commerciale de son nom et de ses aventures, il souhaite repartir en Polynésie et fait construire un nouveau bateau. « Peut-être un jour comprendra-t-on mieux ce que fut mon évasion de la fausse civilisation européenne, mon aspiration vers une nouvelle religion nécessaire qui prêcherait le mépris des besoins et le culte de tout ce qui est beau. »

De Marseille à Papeete : fuir ?
Son nouveau bateau est un cotre de 10,50 mètres et tirant 1,75 mètres d’eau. Construit sur mesures, il est parfaitement adapté aux besoins et à la morphologie d’Alain Gerbault. Le 27 septembre 1932, il quitte Marseille à destination de la Polynésie. Par la côte marocaine puis les îles du Cap-Vert, la Martinique, le canal de Panama et les Galapagos, il gagne les Marquises, les Tuamotu, Tahiti. C’est le début de sept années de pérégrinations dans les îles du Pacifique Sud. Mais peu après son départ, l’hebdomadaire Voilà accuse Gerbault d’avoir fréquenté l’école Courbet des pupilles de la marine, à Marseille, pas uniquement pour y jouer au football avec les jeunes mais aussi parce qu’il s’y adonnait à la pédérastie. Des rumeurs analogues le poursuivent depuis trois ans qu’il est en France, mais aussi dans les îles visitées en escales prolongées lors de son tour du monde.

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Le nombre d’enfants jouant dans et autour de son bateau en Polynésie comme la récurrence de leurs mentions dans les livres de Gerbault sont aussi remarquables. D’autant plus qu’on ne connaît pas de femme ayant partagé la vie du navigateur. Prudemment, Eric Vibart, dans la biographie solidement documentée qu’il a écrite sur Gerbault, note que « depuis des années, il balance entre l’asexualité et les tentations plus troubles, mal vécues, de la pédérastie. »
Défenseur des droits des indigènes, Gerbault se fait rapidement détester par la majorité des Européens présents dans les îles. Ses critiques contre « l’occidentalisation excessive » des indigènes lui valent l’indifférence ou le mépris des Français en métropole comme dans les colonies. S’il ne fut jamais anticolonialiste, il est « absolument partisan de la colonisation par et pour l’indigène. Il n’y a pas de place pour les colons dans ces îles où toute la terre appartient de plein droit aux indigènes. »
Ainsi, parallèlement à son œuvre d’ethnographe des sociétés polynésiennes, il entend « relever la race et les individus en leur rendant leur dignité, en leur donnant des responsabilités au lieu de les traiter comme des êtres incapables de se conduire et de se diriger. » Dans une optique hygiéniste, pour combattre l’alcoolisme et alors que les danses traditionnelles ont été interdites par l’administration coloniale, il cherche à répandre la pratique du football parmi les jeunes Polynésiens.
Aux Marquises, il enseigne donc les rudiments du football à des jeunes. Sur l’île de Nuku Hiva, il organise un match de football inter-îles et va lui-même chercher onze joueurs à Hiva Oa. Il initie ainsi une tradition qui se poursuit après son départ. Avec les jeunes d’Hiva Oa, il réclame encore un terrain de football. Ils finissent par l’obtenir après un an et demi de lutte avec l’administration.
A Bora Bora, Gerbault apporte des ballons neufs achetés à Papeete. Avec les jeunes de l’île, il obtient la mise en place d’un terrain de football.
Pendant l’été 1940, Gerbault est à Papeete. Il s’associe alors au Comité des Français d’Océanie, formé d’anciens Croix-de-Feu et de membres de l’Action française. Ceux-ci sont favorables à un programme de Révolution nationale et souhaitent que Tahiti soit maintenue sous l’autorité de l’Etat français. Gerbault connaît personnellement Pétain, à qui il a vendu une de ses propriétés en 1921 et qu’il a accompagné lors de sa visite officielle de l’Exposition coloniale de 1931. Elevé dans une famille royaliste et proche des milieux maurrassiens, Gerbault est aussi en accord avec certains idéaux de la Révolution nationale et est convaincu que Pétain est l’homme qui relèvera la France. Ainsi, il dévoile sa pensée dans une lettre datée du 1er août 1940 : « J’ai bon espoir que la France se relèvera plus forte car j’ai confiance dans le nouveau gouvernement et j’espère que mes livres pourront aider au travail de réorganisation. […] J’ai espoir de voir triompher les idées que j’aime, nationalisme et diminution de la bureaucratie et des fonctionnaires par la décentralisation. Les idées exprimées dans mon troisième livre ne peuvent j’espère que plaire au nouveau gouvernement et j’espère qu’ici, un amiral, comme en Indochine et en Algérie, viendra faire aimer et respecter la France. »
Mais le résultat du référendum organisé pour savoir si Tahiti doit se rallier à de Gaulle ou Pétain est sans appel : 5 564 voix se portent sur de Gaulle, 18 (dont celle de Gerbault) vont à Pétain.

De Papeete à Vaitape : mourir ?
Dans les heures qui suivent l’annonce du résultat, Gerbault quitte Tahiti pour l’ouest. Refoulé de Raïatea puis de Bora Bora, il relâche aux Samoa puis aux Tonga. Arrivé à Port Moresby, il y attend l’autorisation de gagner Timor : il hésite entre se rendre en Indochine ou à Madagascar. Mais à Dili la mousson bloque par deux fois son départ. Il meurt à l’hôpital de Dili d’une malaria mal soignée le 16 décembre 1941, la veille de l’entrée des soldats néerlandais et australiens dans la colonie portugaise. Enterré dans l’île, ses restes sont transférés en 1947 à Bora Bora, sur la plage de Vaitape, non loin de l’ancien terrain de football.

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Stèle du navigateur Alain Gerbault sur la place de Vaitape à Bora Bora

Conclusion.
Je laisse le dernier mot à Eric Vibart, « Mourir de ne pas mourir », dans Alain Gerbault, Un paradis se meurt, Paris, Hoëbeke, 1994 : « L’activité qu’il développa pour secouer l’administration, motiver les insulaires à s’intéresser au sport, à pratiquer de nouveau les danses et les arts traditionnels, à fouiller le passé polynésien, est confondante. […] Les efforts d’Alain Gerbault furent avant tout consacrés à obtenir la reconnaissance de l’ancienne civilisation polynésienne, pour prouver en Europe que la Polynésie était autre chose qu’une anecdote tropicale. »

Littérature.
– Eric Vibart, Alain Gerbault. Vie et voyages d’un dandy révolté des années folles, Paris, Payot, 2001.
– Philippe Abalan, Alain Gerbault, le courage de fuir, 2010, documentaire disponible sur Youtube.

 

Nicolas

2 Comments

  1. Vite un dernier commentaire pour ce soir :o), sur ce papier enfin que j’avais tant aimé, et qui embrassait le cas de figure d’une figure parmi les plus marquantes de mes lectures d’enfance : un ouvrage à me suggérer, Nicolas? C’est pour mon plaisir personnel…et aussi pour offrir en cadeau!

  2. Alain Gerbault… Quand le sport rencontre l’errance et la poésie. Peut-être le meilleur exemple de l’illustre inconnu : star dans l’entre-deux-guerres, complètement oublié maintenant.
    Je suis heureux d’avoir relu ce texte, même si je ne suis pas très content de mon style. Trop direct, trop informatif, même si lorsque je l’ai écrit c’était le but : découvrir et faire découvrir Gerbault.
    Complètement oublié, pourquoi ? Déjà parce qu’il fut largement jalousé de son vivant et ne s’employa pas à faire graver son nom dans le marbre. Et puis il commit l’erreur de ne pas avoir compris l’ordre des priorités : chasser l’occupant d’abord, faire la Révolution nationale (si Révolution nationale il voulait faire) après… Cette erreur, cette faute même (car c’est bien une faute), le plaça de plus à contre-courant de l’Histoire et lui coûta sa place dans Celle-ci.
    Un bouquin sur Gerbault, Alexandre ? J’ai beaucoup aimé le livre de Vibart (dont le texte ici présenté est un bref résumé), très bien documenté, agréable à lire : je le possède dans une édition de poche (donc un peu dégueulasse) « Petite bibliothèque Payot ». Tu trouves ça dans les 8 ou 9 euros sur internet. Sinon, il y a les bouquins de Gerbault : j’ai essayé Un paradis se meurt, considéré comme le meilleur Gerbault par Vibart, mais j’ai rapidement craqué. Le style est (mal) vieilli.

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