Les concours de 1900, des Jeux Olympiques au rabais ?

 

Il est prévu que Paris organise les Jeux Olympiques d’été en 2024. A cette occasion, la métropole française égalera sa rivale britannique. En effet, les deux mégapoles auront alors accueilli à trois reprises ce qui est devenu la principale compétition sportive mondiale : 1908, 1948 et 2012 pour Londres ; 1900, 1924 et 2024 pour Paris. Néanmoins, si les Jeux de 1924 ont trouvé leur juste place dans l’histoire de l’olympisme, on ne peut pas en dire autant des Concours de 1900. Pourquoi ? Principalement, sans doute, parce que le baron de Coubertin fut à l’origine d’une véritable légende noire concernant cette manifestation sportive.

 » Une sorte de foire chaotique et vulgaire  » : Coubertin à l’origine de la légende noire des Concours de 1900.

Dès juin 1894, lors du congrès de la Sorbonne, Coubertin et le Comité olympique conviennent d’organiser les Jeux de 1900 à Paris dans le cadre de l’Exposition universelle. Ainsi, les Jeux bénéficieront du soutien financier de l’Etat et de l’aura de l’Exposition. Comme à Athènes, en 1896, Coubertin doit donc composer avec le pouvoir politique. Mais, alors qu’à Athènes le baron s’en sortit honorablement, à Paris l’organisation des Jeux lui échappe presque entièrement. De fait, dans les 795 pages que compte le rapport officiel des Concours son nom n’apparaît qu’à 5 reprises !

Se voyant mis sur la touche par le commissaire général de l’Exposition, Alfred Picard, Coubertin décide de faire cavalier seul et d’organiser les Jeux olympiques hors du cadre initialement prévu. Il monte alors un comité privé présidé par le vicomte de la Rochefoucauld. Le baron espère ainsi donner aux participants des futurs Jeux de 1900 « ce qu’ils ne peuvent trouver ailleurs. Ils sont entrés en contact à Athènes avec l’Antiquité la plus pure. Paris doit leur présenter la vieille France avec ses traditions et ses cadres raffinés. La foule aura les concours et les fêtes de l’Exposition et nous ferons, nous, des Jeux pour l’élite : élite de concurrents, peu nombreux, mais comprenant les meilleurs champions du monde ; élite de spectateurs, gens du monde, diplomates, professeurs, généraux, membres de l’Institut. Pour ceux-là, quoi de plus ravissant, de plus délicat qu’une garden-party à Dampierre, une fête de nuit dans la rue de Varennes, des excursions à Esclimont ou à Bonnelles ? » (Mémoires olympiques, 1931).

Mais avant la fin de l’année 1898 Coubertin est lâché par l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques (USFSA) dont il est pourtant le secrétaire général. En échange de son ralliement à l’Exposition, l’USFSA obtient d’organiser les concours athlétiques. Beau joueur, le baron prend acte de son échec et décide de soutenir le projet porté par Daniel Mérillon, délégué général des « Concours internationaux d’exercices physiques et de sports ». Il met alors à la disposition de l’Exposition son charisme et ses relations, qui vont de New York à Christchurch et de Tunis à Stockholm. Dans une circulaire du 11 décembre 1899, adressée aux membres du Comité international puis publiée dans L’indépendance belge du 22 janvier 1900, il vante ainsi les Concours de 1900 : « J’ai la satisfaction de pouvoir vous donner de bonnes nouvelles de la préparation des concours olympiques de 1900. » Plus loin : « L’organisation de 1900 ressemble beaucoup à celle de 1896 et répond par conséquent à nos vues ; elle est dirigée par un comité spécial, sous le patronage du gouvernement, ainsi que cela s’est passé en Grèce ; et le rôle de notre comité international demeure le même. […] Nous nous bornons à provoquer, là où elle doit avoir lieu, la célébration des olympiades, mais c’est toujours à un comité “national” et provisoire qu’il appartient de la régler. » Le 21 mai 1901, devant le Comité olympique réuni à Paris, Coubertin résume les Jeux de 1900 comme une « imposante manifestation sportive dont l’influence sur l’athlétisme aura été bienfaisant ». Eugenio Brunetta d’Usseaux, représentant de l’Italie au Comité olympique, évoque même un « souvenir impérissable ». On est loin alors de la « foire chaotique et vulgaire », « des résultats intéressants, mais n’ayant rien d’olympique », de « l’humiliant vasselage » présentés avec condescendance et à longueur de pages 30 ans plus tard dans les Mémoires olympiques de Coubertin.

Dès lors, qui dit vrai ? Le Coubertin des Mémoires olympiques, ou bien celui de 1899-1901 ? Son ralliement de 1898, contraint, ne fut-il qu’opportuniste et fataliste, destiné à sauver la face et la réputation de son œuvre, et ne faut-il lire ses déclarations de l’époque que comme une habile langue de bois ? Ou alors les Mémoires olympiques présentent-elles un point de vue recomposé à la lumière de ce que devinrent les Jeux olympiques, à la lumière d’un idéal qui ne pouvait que se heurter à la réalité de son époque ?

Peu importait, en somme, que les Concours de 1900 se parèrent ou non de la dignité olympique que Coubertin offrit à Picard. Y voyant un archaïsme dénué de sens, un élément pittoresque surgi du passé, l’homme de la IIIe République entendait que les Concours célèbrent « la philosophie et la synthèse du siècle, qu’[ils aient] à la fois grandeur, grâce et beauté, qu’[ils] reflète[nt] le clair génie de la France, qu’[ils] nous montre[nt], de même que par le passé, à l’avant-garde du progrès ; qu’[ils] honore[nt] le pays et la République » plutôt que de ressusciter un hellénisme suranné pour lequel la République n’avait, au fond, que peu d’intérêt. En réalité, seuls comptent les objectifs assignés à ces concours, dans le cadre fixé par leur époque et non au regard de nos a priori sur les Jeux olympiques, et si ces objectifs furent remplis.

Qu’est-ce que l’olympisme de Coubertin en 1900 ?

Lorsque Coubertin prend la décision de faire renaitre les Jeux olympiques, il ne songe nullement à une compétition sportive de très haut niveau. Si cette dimension des « exercices physiques » est pour lui importante, le baron reste un pédagogue avant tout. Il déplore ainsi qu’« aucune préoccupation morale ou pédagogique apparente » ne se soit manifestée à Athènes. Il y remédie lors du congrès du Havre de 1897 avec un programme en trois parties : pédagogie, hygiène, sport. Par ailleurs, il précise dans ses Mémoires olympiques que « la partie sport fut à peine effleurée ; elle était là pour la forme ». Il veut ainsi « rappeler le caractère intellectuel et philosophique de [s]on initiative et placer d’emblée le CIO très au-dessus des simples groupements sportifs ». Or, que trouve-t-on lors des Concours de 1900 ? Un « comité d’hygiène et de physiologie » dans lequel Etienne-Jules Marey et Georges Demenÿ, entre autres, s’illustrèrent, chronophotographiant les athlètes pour décortiquer leurs gestes. C’était, note André Drevon (Les Jeux olympiques oubliés, 2000), « considérer de fait le sport comme un objet de connaissance, voire de culture ». Il ajoute qu’« après la mort des deux hommes (Marey 1904, Demenÿ 1917) la recherche sur le sport, à proprement parler, ne reprendra vraiment que dans la seconde moitié du siècle ».

Mais l’olympisme selon Pierre de Coubertin doit aussi fournir une direction souhaitable à « l’Athlétisme » (notion très large au XIXe-début XXe siècle puisqu’elle incluait aussi bien les courses à pied que le football, le tennis ou le golf), ce dont il se justifie dans le Bulletin du Comité international des Jeux olympiques d’octobre 1894 : « Notre pensée en faisant revivre une institution disparue depuis tant de siècles, est celle-ci. L’Athlétisme a pris, depuis trente ans, une importance qui va croissant chaque année ; son rôle paraît devoir être aussi considérable et aussi durable dans le monde moderne qu’il l’a été dans le monde antique : il reparaît d’ailleurs avec des caractères nouveaux ; il est international et démocratique, approprié par conséquent aux idées et aux besoins du temps présent. Mais aujourd’hui, comme jadis, son action sera bienfaisante ou nuisible selon le parti qu’on en saura tirer et la direction dans lequel on l’aiguillera ». Les Jeux olympiques doivent donc être une vitrine pour le sport, en organiser la promotion. Comment ne pas voir, de ce point de vue, le succès des Concours de 1900 auxquels participèrent plus de 58 000 personnes ? Comment ne pas se satisfaire, comme le fait l’USFSA, des 2 500 et 4 500 spectateurs payants présents aux rencontres de football-rugby disputées dans un est parisien (Vincennes) peu intéressé par cette discipline ? Comment ne pas se satisfaire de l’enthousiasme manifesté autour des compétitions d’automobile et d’aérostation ?

Enfin l’olympisme de Coubertin se nourrit de la manne du pacifisme et de l’internationalisme. Ainsi, lors du congrès de la Sorbonne à l’automne 1892, n’hésite-t-il pas à lancer : « Il y a des gens que vous traitez d’utopistes lorsqu’ils vous parlent de la disparition de la guerre et vous n’avez pas tout à fait tort, mais il y en a d’autres qui croient à la diminution progressive des chances de la guerre et je ne vois pas là d’utopie. Il est évident que le télégraphe, les chemins de fer, le téléphone, la recherche passionnée de la science, les congrès, les expositions ont fait plus pour la paix que tous les traités et toutes les conventions diplomatiques. Eh bien, j’ai espoir que l’athlétisme fera plus encore : ceux qui ont vu 30 000 personnes courir sous la pluie pour assister à un match de football ne trouveront pas que j’exagère. Exportons des rameurs, des coureurs, des escrimeurs ; voilà le libre-échange de l’avenir, le jour où il sera introduit dans les mœurs de la vieille Europe, la cause de la paix aura reçu un nouvel et puissant appui. » Or, de ce point de vue, comment ne pas se féliciter de la présence aux Concours de 1 587 participants étrangers, venus de 30 destinations aussi diverses que l’Allemagne, l’Iran, le Pérou, la Roumanie, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande, Cuba ou l’Australie ?

Au total, une fois son ralliement (contraint) acté et avant le règlement de compte que furent ses Mémoires olympiques, le seul reproche que Coubertin formula à l’encontre des Concours de 1900 porta sur la participation de professionnels : « Dans beaucoup de ces branches du sport, les professionnels seront admis, mais il va sans dire qu’ils seront absolument séparés des amateurs. On a jugé, en France, que cette manifestation sportive, coïncidant avec le début du siècle, comportait leur admission et permettrait d’établir des records comparatifs intéressants. Je n’ai pas besoin de vous dire que cette manière de voir n’est pas la mienne » (circulaire du 11 décembre 1899).

Et, si l’on excepte la participation de femmes et l’absence de compétitions artistiques, les Concours de 1900 furent en tous points fidèles à l’esprit de l’olympisme coubertinien. A ceci près que le baron, orgueilleux en diable et très à cheval sur le décorum et les mondanités, fut dépossédé de leur organisation et qu’il ne put s’en attribuer totalement le mérite : peut-être s’agit-il là de « l’inconvénient », soulevé en février 1903 dans la Revue olympique, à l’organisation des Jeux olympiques dans le cadre de l’Exposition universelle ?

 

 

« Les sportifs firent de leur mieux ».

Cette phrase, d’une condescendance à tomber à la renverse, est extraite des Mémoires olympiques. Il est vrai que les athlètes firent de leur mieux : l’Etasunien Ray Ewry remporta les compétitions de saut en hauteur sans élan, de saut en longueur sans élan, de triple saut sans élan, l’Etasunien Alvin Kraenzlein domina le 60 mètres, le 110 mètres haies, le 200 mètres haies et le saut en longueur, démontrant une technique de passage des haies qui est la même que celle des champions actuels, le Franco-Luxembourgeois Michel Théato termina le « Marathon des Fortifs » (40 kilomètres) sous une chaleur accablante (32 degrés) en moins de 3 heures, le Cubain Ramon Fonst gagna le tournoi d’épée à 17 ans, avant de devenir triple champion olympique à Saint-Louis, Joseph Apesteguy (Chiquito de Cambo) commença d’écrire sa légende en terminant troisième (et dernier) du « championnat du monde professionnel », Henry de La Vaulx réussit l’exploit de traverser l’Europe en ballon et se posa près de Kiev, Jacques Balsan emmena son ballon jusqu’à 8 558 mètres d’altitude !

Certes, tout ne fut pas parfait dans l’organisation des Concours. Le rapport officiel se plaint, par exemple, des arbres qui génèrent le public lors des compétitions d’athlétisme, obligeant les spectateurs à venir au plus près des athlètes pour les voir, de l’éloignement des sites par rapport au centre de Paris, du vent qui perturba les compétitions de tir à l’arc. Mais Coubertin est injuste en lançant : « De tous côtés s’exprime la méfiance à l’égard des Jeux “organisés par tous ces incompétents”, comme écrit Sloane [représentant étasunien au Comité olympique] ».

Le croquet, sport olympique ?

Dans cette « foire chaotique et vulgaire », Coubertin visait principalement les disciplines qu’il considérait comme indignes des Jeux olympiques : pêche à la ligne, croquet, manœuvres de pompes à incendie, colombophilie… Il n’a pas tort et le rapport officiel des Concours va dans son sens : « Ce jeu [le croquet], bien français de nom et d’origine […], n’a guère de prétentions à l’athlétisme et s’il appartient au cycle de l’USFSA, c’est que cette fédération, en le réglementant, en créant des championnats annuels de croquet, a voulu élever ce gentil passe-temps au rang de sport. On aurait tort pourtant de dédaigner le croquet. Il développe l’esprit de combinaison, on l’a vu transformer des jeunes filles chicanières en raisonneuses et des raisonneuses en raisonnables. Ce sont des mérites, cela. » Et le rédacteur de s’amuser de la faible audience des championnats de croquet : « Je dois signaler qu’un amateur anglais fit le voyage de Nice à Paris pour assister à la première réunion ; ce fut même, si je ne me trompe, la seule entrée payante. » En cette dernière année du XIXe siècle, les « exercices physiques » devaient aussi, dans une démarche hygiéniste et paternaliste typique, détourner les ouvriers des cafés : « La question de l’éducation physique étant intimement liée aux deux plus gros problèmes de ce temps : l’alcoolisme et la dépopulation, les Pouvoirs publics agiraient sagement en se préoccupant de la diriger dans des voies rationnelles » (rapport officiel).

En somme, il ne faut pas oublier que les Concours de 1900 s’inscrivaient dans le cadre de l’Exposition universelle « Bilan du siècle » et que le croquet, la colombophilie ou la pêche à la ligne étaient des pratiques appréciées et représentatives de l’époque, que les premières pompes à incendie actionnées par la vapeur apparaissaient à peine et que ces concours entre pompiers étaient l’occasion de s’entraîner et de se former.

Conclusion

Les Concours de 1900 furent reconnus comme des Jeux olympiques par le CIO dès 1899, et non a posteriori comme on l’écrit souvent. Dans leur esprit, ils furent résolument olympiques et même en avance sur leur époque.

Au total, ces Concours « injustement oubliés », en autorisant la participation de femmes et de professionnels, s’insèrent parfaitement dans la longue histoire des Jeux olympiques. Fondateur de l’olympisme, Coubertin n’en eut cependant pas le monopole : l’idée d’une renaissance olympique ne naquit pas ex nihilo dans sa tête en 1892. Des tentatives avaient déjà eu lieu, dans les années 1830 en France ou 1860 en Grèce, mais elles échouèrent. De la même façon, les Jeux d’Athènes ne se déroulèrent pas d’une façon si parfaite qu’on le présente parfois ni ne furent une évidence pour tout le monde dès 1892 ou 1894. Ils connurent d’ailleurs un succès mitigé hors de Grèce.

A cet égard, les Concours de 1900 sont une étape sur la longue route qui mena aux Jeux olympiques de Rio et bientôt de Tokyo 2020, Paris 2024 et Los Angeles 2028. Notre conception actuelle du sport et de cet événement planétaire s’est construite progressivement, il ne faut pas l’oublier. C’est une histoire complexe et compliquée que celle des Jeux olympiques et elle mérite d’être faite sans se voir polluer par des a priori ou des jugements hâtifs.

 

Nicolas

17 Comments

  1. J’adore :o) Texte opportun, très plaisant ; souci de justesse (voire de justice) aussi… Je guette, pour réagir bcp plus, la prochaine demi-heure de semi-liberté que fifille devrait, normalement, dans les 24 heures me laisser… Merci en tout cas!

  2. Je n’ai jamais pris le temps de me pencher sur la question qui porte sur l’implication des nobles dans l’organisation de manifestations sportives, fin XIX siècle, début du XX siècle……
    Ils sont omniprésents, comité, fédération, etc etc…. Je sais qu’il y a des raisons, pédigrée, intérêt pour le sport, le gout du défi chez certains, mais….

  3. Remarque intéressante. Peut-être aussi, en France, parce que la République les dépossédait de plus en plus du pouvoir politique : ils trouvèrent à exercer leurs compétences dans d’autres domaines. Et pis peut-être un rien d’atavisme : les compétitions sportives, c’est un peu comme les tournois de chevaliers et les duels épées ou pistolets aux poings ! Ce qui expliquerait aussi ce côté chevaleresque (fair-play, disent les Anglais) souvent accolé au sport… En voilà une idée marrante !
    Remarque intéressante et, effectivement, la question mériterait d’être creusée.

    • Oui, c’est l’un des angles, nombreux, par lesquels commenter ton article, Nicolas… Je m’y engouffre donc, avant de revenir sur d’autres.

      Ce qui m’a le plus rapproché des cercles aristocratiques fut l’expérience de la diplomatie…et pas seulement belge!

      D’expérience perso, et dans le cas belge : cette caste (0,3% de la population) s’accaparait bon…60%, au bas mot!, de la fonction diplomatique belge (je fais l’impasse sur les nobliaux, à considérer desquels le ratio serait plus écrasant encore…quoique moins parlant – « chevalier » est un titre plus honorifique que nobiliaire)… Cette sur-représentation m’a paru peu ou prou voisine parmi les autres monarchies européennes…et même copieuse, aussi, parmi nombre de républiques (l’allemande, singulièrement)…

      Je n’ai pas de conclusion à en tirer, juste un constat. Mais que la noblesse occupe encore, plus qu’on ne pourrait croire, le terrain des relations internationales : c’est certain… Ces vieilles élites perçurent-elles le sport comme un terrain parallèle par lequel (ré-)occuper le grand (voire petit) jeu diplomatique? Ben c’est tentant…

      Autre constat : que d’internationalistes parmi ces privilégiés du sang… Là encore : stratégie pour garder, voire reprendre, pied sur le terrain des relations internationales? Nombre de promoteurs et architectes des grandes compétitions sportives, désormais institutionnalisées, étaient en tout cas animés de cette pensée internationaliste…non moins qu’étaient souvent de sang bleu…

      Ca mériterait un examen plus sérieux qu’à des ressentis, expériences personnelles…mais voilà : ça me trouble…et depuis longtemps!

      Côté chevaleresque, Nicolas? Oui, on peut sans doute y voir aussi, sans trop risquer de se tromper, une variante et un prolongement de certains tournois de naguère?

      Un aspect de l’Histoire officielle me déplaît depuis longtemps : cette idée que les sports modernes furent le fait des classes supérieures, avant d’être comme appropriés par les basses classes…………….

      Je crois plus volontiers, instinctivement et à l’inverse : que ces pratiques furent fondamentalement d’essence surtout populaire et ne furent, comme souvent en matière de cultures populaires, guère plus que captées, légitimées puis codifiées par les classes supérieures… Ainsi va l’Histoire de l’art et de la culture, me semble-t-il en général…

      Les fils de bonne famille inventant le football ou le tennis, à Eton ou à Warwick : c’est bien gentil, mais…

      • Je réponds sur les trois derniers paragraphes : si je ne parlerais pas d’histoire officielle (le mot est trop connoté politiquement et suppose que problématiques et conclusions seraient dictées par les pouvoirs politiques en place), il y a un problème dans ce schéma que je qualifierais de déterministe ou d’unidirectionnel : l’aristocratie des public schools crée le sport moderne / les classes populaires, pour imiter l’aristocratie, s’en emparent. On est là dans un schéma univoque, unicausal, ce qui ne peut JAMAIS (quelque soit le domaine étudié) me satisfaire : pas assez de questionnements, pas assez de doutes. Ce problème a été insuffisamment creusé, particulièrement par l’historiographie francophone.

        Je crois que c’est Henri Troyat qui disait quelque chose comme « tout ce qui est humain est compliqué ». Là, c’est d’un simplisme beaucoup trop évident. Nous sommes donc d’accord.

    • Sujet connu ? Tudieu ! non, je pense en avoir la primeur. Pour construire l’expression, je me suis appuyé sur la fameuse « leyenda negra » espagnole. Les Concours de 1900 (qui ne portèrent jamais le nom de Jeux Olympiques mais s’inscrivent assurément dans l’histoire de l’olympisme) sont, à mon sens, victimes d’une légende noire. C’est à déconstruire cette légende noire, quitte à bâtir une légende rose, que je m’emploie ici. André Drevon, en 2001, avait déjà fait l’essentiel du travail. Je me suis largement appuyé sur lui et j’ai approfondi certains points.

      Coubertin est un personnage fascinant, largement snobé par la République de son vivant et toujours aussi peu reconnu par elle aujourd’hui : combien de gymnases, de collèges ou de monuments à son nom ? Et qu’on ne vienne pas me parler des JO de Berlin, il y a autre chose. La République a toujours été mal à l’aise avec lui (comme on le voit avec ces Concours). Peut-être parce qu’il était noble, bien qu’il fut un rallié assez tôt (il écrivit d’ailleurs un « Roman d’un rallié »). Mais il conserva de nombreuses connexions avec la noblesse et un évident goût du faste et du décorum.

      Anecdote ou pas ? L’organisation des Jeux de 1904 (Saint-Louis) lui échappa également. Et il ne se priva pas pour démolir cette compétition dans ses Mémoires olympiques (où tout n’alla pas correctement, comme tout n’alla pas correctement en 1900 : ces zoos humains, par exemple) : peut-être faudrait-il réhabiliter Saint-Louis aussi… Mais surtout, ce que je voulais soulever dans ce paragraphe, c’est que Coubertin fut écarté de l’organisation des Jeux dans deux républiques (française en 1900, étasunienne en 1904), alors que dans les monarchies grecque (1896), britannique (1908) ou suédoise (1912), il fut satisfait. On attribue généralement son éloignement de l’organisation des Jeux de 1900 et 1904 au fait qu’ils furent organisés en parallèle avec une Expo universelle. Mais les institutions politiques du pays d’accueil sont peut-être aussi à étudier. D’ailleurs, l’attribution des Jeux de 1924 à Paris ne fut pas non plus une partie de plaisir (il y avait notamment la concurrence de… Los Angeles). Et pas seulement à cause des réticences d’autres comités olympiques, mais aussi à cause des réticences des Français eux-mêmes. Il y eut, au conseil municipal de Paris, des débats qui ne sont pas sans rappeler ceux qu’on connut à propos de la Coupe du monde de football de 1938. Il fallut toutes l’autorité et l’énergie de Coubertin, qui offrit sa démission de la présidence du CIO en échange de l’attribution des Jeux à Paris, pour que la capitale française l’emporte !

      L’idée de mon texte est donc de dire qu’en 1899-1901, il n’y a pas de documents qui dénoncent des Jeux olympiques au rabais. Tout n’était pas parfait, loin de là, mais pour une deuxième olympiade elle était réussie. C’est par la suite que s’imposa l’idée de Jeux olympiques ratés, cette « foire chaotique et vulgaire » dénoncée par Coubertin en 1931. Pourquoi cela ? Parce qu’au regard de ce qu’étaient devenus les JO dans les années 1920, les Concours de 1900 ressemblaient à une « foire chaotique et vulgaire ». Moi aussi, la première fois que je me suis intéressé au Concours de 1900, en ayant en tête les JO de Pékin à l’époque, je me disais : de la pêche à la ligne ! des pompes à incendie ! des concours populaires de tir ! (d’ailleurs, en 1900, on tirait sur des pigeons vivants, pas toujours, mais il y avait une catégorie de tir sur pigeons vivants…) Mais, en 1900, ces compétitions avaient un sens. Deuxième raison : Coubertin conservait peut-être quelque rancoeur.

      • Ah ! oui, pour compléter (en partie) le portrait de Coubertin et fournir un autre élément d’explication à cette légende noire colportée par Coubertin, le baron adorait se présenter en victime. C’est flagrant dans ce qu’il écrivit !

        Attention ! cependant, puisque je semble bien peu amène avec Coubertin et que son personnage est souvent interprété de façon tranchée (saint ou diable, c’est selon), j’aime beaucoup le baron. Mais, précisément, je pense qu’il faut sortir des débats entre hagiographes et contempteurs du personnage : Coubertin était bien plus complexe, protéiforme que cela !

  4. En matière de noble impliqué dans le sport, on en trouve un peu partout en Europe, mais loin d’être au niveau français…

    Je retiens l’idée du « déposséder d’un certain pouvoir » mais je persiste à croire qu’il y a autre chose …

    Validité des jeux ?

    C’est l’histoire du verre à moitié plein. On pourrait débattre de certaines compètes actuelles……

    Je pense qu’à cette époque, les meilleurs étaient engagés à concourir, quel que soit la discipline en question, aujourd’hui on fait un casting.

    • J’ai joué une fois au football en jupons…et je compatis!

      J’imagine que ces rencontres de tennis devaient connaître un autre rythme?

      Mon père m’avait transmis une vieille raquette en bois ; je me rappelle surtout que le tamis était plus petit qu’aux raquettes modernes ; pas simple…..

  5. J’aime assez aussi, mais il faut reconnaître que, ces robes, ces chapeaux, ce n’était sans doute pas très pratique… Puisqu’on évoque le sport féminin, je vais soumettre un texte à ce sujet mais qui ne donnera pas vraiment dans l’élégance, la grâce et la distinction…

      • Oui, c’est certainement d’elle dont il s’agit.

        Et, bien que j’espère (et que je sais) que tu aies tellement mieux à faire, rien ne me ferait plus plaisir que de te voir commenter ledit texte.

        Non que ce texte me tienne particulièrement à coeur (quoiqu’il porte sur ces années d’entre-deux-guerres que je chéris tant depuis… mes 15 ou 16 ans ! furent-elles un âge d’or ? moi, je m’en fous, elles participent à me combler, et c’est déjà pas si mal…), mais je suis toujours ravi, aiguillonné par tes participations.

        Alors, à bientôt (je l’espère), si le docte et savoureux Yves valide ma contribution. Mais comment ne le pourrait-il pas ? (oui, je me fais mousser…)

        • Mieux à faire, oui : terminer ma chape et mon plancher…mais puisque ça m’intéresse bien moins… :o)

          Je réagis enfin à l’un de tes commentaires plus haut… :o) Je ne connais pas ce Devron, mais enfin : si cette idée de « légende noire » est donc de toi, sache qu’elle est séduisante! (bien aimé ces positions de Coubertin, selon qu’il s’agît de jeux « monarchiques » ou « républicains »)………….et que ce n’est pas rien, ce que tu suggères là ; vraiment intéressant!

  6. Beaucoup aimé ce papier rétro, merci !

    NB: Je conseille vivement la lecture des Olympiques d’Henry de Montherlant pour ceux qui s’intéresserait aux JO de 1924, trés instructif !

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